Elie Antoine à fleur de mots

Le succès étonnant de La Rose et l’Armure – car le titre détonne avec le reste de son album- a soudain propulsé Antoine Élie sous le feu des projecteurs et des plateaux de télévision. Roi du silence(*), son premier album, révèle un artiste inspiré et attachant.

Hier grand amateur de rap, Antoine Élie a su mettre ses mots à lui sur un univers musical qui chasse large et se joue de rythmiques variées qui n’écrasent jamais les mots. De sa voix cassée par les nuits blanches et alcoolisées, souvent évoquées dans les titres (de Clopes, Sky-Cola à Nuit tranquille), Antoine Élie livre bien des fêlures avec des textes qui font montre d’un joli sens des images qui touchent. Ainsi quand il lance avec des vibrations à la Jonasz (dans un registre plus bas) dans Où aller ? : « J’veux pas sourire, j’ai les canines encrassées… / Par peur de mourir… J’me tiens droit, les doigts croisées… Mais où aller ? où aller ? »

Avouant qu’il est d’un naturel « solitaire » – « parce que j’aime ça ! » – Antoine Élie, ce fils de médecins âgé aujourd’hui de 30 ans,  sait dire les fêlures d’amour dans un style qui détonnne comme dans L’Amas d’chair, un cri d’amour un brin désespéré, suite à une séparation douloureuse,  sur des boucles électros où le mot amour est conjugué sous les tons, avec une vraie véhémence. « Personne m’aimera jamais, même moi… / Aime-moi, aime-moi… »
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Graeme Allwright, un troubadour s’en est allé

Ceux qui ont croisé le plus français des folk singer venu de Nouvelle-Zélande se souviennent de son regard d’un bleu d’atoll et de la douceur d’un artiste qui avait popularisé bien des chanteurs américains dans la langue de Molière. Discrètement, Graeme Allwright a tiré sa révérence : il avait 93 ans.

Il avait traduit et adapté Leonard Cohen en français (Suzanne, L’Étranger, Demain sera bien…); tout comme Bob Dylan (Qui a tué Davy Moore ?) ou encore Woody Guthrie (Le Trimadeur; La Femme du mineur), préférant se « se glisser dans les mots d’un autre » quand il sentait le verbe fort et la poésie à fleur de peau et des mots. Graeme Allwright avait aussi marqué les ondes de ses propres chansons : fraternelle (Il faut que je m’en aille), engagée comme Johnny qui dénonçait les bombardements au Vietnam ou La Ligne Holworth, qui évoquait la dure vie des migrants et faisait référence au temps de l’esclavage. On a aussi oublié qu’il avait signé un très beau disque d’adaptation en anglais – des textes signés  Andrew Kelly – des chansons de Georges Brassens.

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Un étrange animal en mal d’amour…

Singulier animal musical, Pétosaure déboule avec son nouvel EP, Le Musc, porté par un univers rock et métal.

Le chanteur Pétosaure a le timbre de tous les excès, qui exprime une espèce de combustion interne. Le Musc est à l’image d’un artiste révolté et libre qui signe des histoires sombres et d’un grand romantisme.

C’est d’ailleurs à Provins, ville aimant célébrer son passé médiéval qu’il a tourné le clip rentre-dedans de Vampyre, en compagnie de Jaky La Brune, dans les souterrains et à la Tour César : une évocation d’une descente aux enfers, suite à une série d’incidents de vie tristes, voire violents. Une chanson qui lui fut inspirée par le Dracula, de Coppola : en y repensant, broyant du noir,  il a eu envie de s’identifier au terrifiant Comte.

Dans cet EP définit comme le « journal intime d’un homme qui croit avoir perdu l’amour pour toujours« , Pétosaure signe des histoires que l’on sent conçues dans une extrême urgence, à la nuit tombée et dans un certain état d’ivresse. « J’ai besoin d’un verre/ D’être bête et vulgaire« , lance-t-il , provocateur, dans Kielbassah. Comme si l’alcool lui permettait de libérer complètement ses neurones.
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Andoni Iturrioz : chanteur rimbaldien

Après avoir bourlingué dans le monde entier, Andoni Iturrioz, né à Paris en 1976 mais d’origine basque, signe avec Le Roi des Ruines (*), un disque singulier à la poésie brute à fleur des sons.

Il y a dans les chansons d’Andoni Iturrioz quelque chose d’incandescent. L’artiste a le verbe haut et le sens des images poétiques qui portent.

En huit titres, il  embarque son monde dans son  singulier univers, fruit de deux décennies de recherches et de rencontres. Il est vrai, l’homme a, tel un Rimbaud moderne, largué les amarres à 19 ans pour courir les routes du monde durant cinq années, d’Asie en Afrique, en passant par l’Océanie. C’est en 2001 qu’il a posé son sac de voyage à Barcelone avec l’envie de faire de la chanson son terrain de jeu et d’expression.

De retour à Paris en 2007, reprenant son vrai patronyme,  Andoni Iturrioz  signe avec Le Roi des ruines, un disque de haute volée, avec des textes ciselés qui détonnent dans l’atmosphère actuelle un peu molle de la chanson. Dans ses longs monologues incantatoires comme La Joie noire ou La Fabuleuse histoire de Judas Iscariote, dans sa manière de prendre date, il y a une manière de s’exprimer qui lorgne du côté d’un Léo Ferré.  Ainsi dans La Joie noire, il martèle tel un prophète moderne  avec un sens certain du sarcasme: « Entendu que la Beauté a toujours raison/ Et qu’il nous faut être un creuset/ L’horreur a son potentiel/ C’est le cri. » L’exercice n’est pas une pâle copie du créateur du Chien, et sonne avec une mélancolie propre. Lire la suite « Andoni Iturrioz : chanteur rimbaldien »

Le chant d’adieu de Rachid Taha

Dix chansons en forme d’adieu : Je suis africain(*) est l’album posthume de Rachid Taha. Envoutant et magistral.

La mort des artistes est souvent prétexte à la publication de disques de plus ou moins bonnes tenus, souvent prétexte à des coups commerciaux. Parfois, c’est radicalement différent et le Je suis africain de Rachid Taha en est un bon exemple. De fait, quand le chanteur allait fêter ses 60 ans le 12 septembre 2018, la camarde a frappé à sa porte alors qu’il mettait la dernière main à son onzième album, celui qui est sorti il y a quelques semaines et qui avait été conçu après un voyage au Mali. Sur la pochette, Lyes Taha dédié quelques mots à son père : « Ton dernier album, tu l’as conçu avec Toma Feterman dans ton studio, à la maison. « Je suis africain », le titre du premier single de cet album, dit tout des valeurs d’humanisme et d’ouverture d’esprit qui te tenaient tant à cœur. »

Dès l’ouverture avec Ansit et son rock oriental, il donne le ton dans ce chant où il lance de sa voix cassée si reconnaissable : « Je n’oublierai pas les fachos/ Je n’oublierai pas/ Je n’oublierai pas les traitres/ Je n’oublierai pas les assassins. » Mariant les riffs de guitares, les flûtes, le balafon et les youyous, Rachid Taha nous embarque dans un voyage musical splendide où il mélange en prime bien des langues : l’anglais, le français, l’arabe et l’espagnol. Lire la suite « Le chant d’adieu de Rachid Taha »

Yoanna : un uppercut sonore

2è Sexe (*) est le sixième album de Yoanna, qui débarqua en 2009, à 23 ans le paysage sonore français. Ce disque est celui d’une artiste rebelle, très bien inspirée. À écouter d’urgence.

Chez Yoanna l’accordéon n’est pas synonyme de flons flons des bords de Marne, ni de nostalgiques mélodies à la française. Son piano du pauvre est une arme dont elle se sert avec fougue, mariant ses mélodies à des boucles de percus, des sons d’ordi pour créer une atmosphère musicale résolument moderne et où elle peut passer d’un rock à un rap-ragga des familles.

Maquillée comme une guerrière indienne sur la pochette de 2è Sexe, elle allume une clope, histoire de ne pas céder au moralisme ambiant. Pour le reste, Yoanna signe des textes où résonnent des « refrains sur fond de rébellion au creux de (ses) mains« , comme elle chante dans son Ni Dieu ni maître, qui inspira naguère une très belle chanson à Léo Ferré. Femme de son temps, Yoanna n’est pas du genre à baisser la garde quand il s’agit de défendre la condition féminine et le prouve notamment dans une chanson coup de poing comme Fondement où elle ne mâche pas ses rimes  :  « Mets-toi doucement/ Ton instinct maternel. Au creux de ton fondement. »
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Le Zoulou blanc n’est plus

Il savait son mal incurable. Johnny Clegg vient de disparaître. La voix engagée du Zoulou blanc, dont la musique a compté aussi dans la fin de l’Apartheid, ne résonnera plus. Hommage.

Johnny Clegg, c’était un sourire, un son métissé et un sens de la danse. Qui a eu la chance de le découvrir sur scène se souvient de l’énergie dont  cet adversaire de l’Apartheid faisait montre sur scène. Il n’avait jamais caché le cancer dont il était atteint depuis quatre ans, ayant dû annuler plusieurs concerts. Johnny Clegg est donc mort le 16 juillet à l’âge de 66 ans comme l’a annoncé Rodd Quinn, manager de Johnny Clegg, sur la SABC, la chaîne de télévision publique d’Afrique du sud: « Johnny est mort paisiblement aujourd’hui, entouré de sa famille à Johannesburg, après une bataille de quatre ans et demi contre le cancer ». En 2018, dans les colonnes de Paris Match, il avait évoqué avec courage le mal dont il était atteint et le soutien de sa famille :  « Je leur inflige involontairement une pression constante. ‘Quand est-ce que papa va partir ? Combien de temps lui reste-t-il à vivre ?’ Le plus insupportable est de ne pas savoir. » 

Il faut donc garder en mémoire ce combattant de la scène qui avait mis ses talents de musicien au service de la lutte contre l’Apartheid. On se souvient notamment de son tube Asimbonanga, qu’il dédié à Nelson Mandela. Une image reste : celle  d’un concert à Francfort en 1997, quand le chanteur s’était produit sur scène en compagnie… de l’ancien président sud-africain.

Ardent défenseur de la culture africaine, Johnny Clegg avait su marier les sonorités africaines aux rythmes de la pop pour défendre ses idées auprès du plus grand nombre. Il était né au Royaume-Uni d’une mère chanteuse dans les nightclubs et d’un père qui quittera rapidement le foyer. C’est à 6 ans qu’ débarque en Afrique du Sud. Accompagnant son beau-père parti faire un reportage en Zambie, Johnny Clegg découvre un monde marqué par une coexistence normale entre Blancs et Noirs : elle le marquera à jamais. De retour à Johannesburg, l’adolescent se promène dans les rues des banlieues où vivent les travailleurs zoulous : ils vont finir par l’initier à leur langue, à l’isishameni  (la danse traditionnelle) et à la guitare zoulou. En parallèle, il s’initie à l’université à la culture zoulou. A ses yeux, ce peuple sera, comme il le dira plus tard « un foyer« . Avant d’ajouter :  » Il y a eu une période de ma vie où j’ai regretté de ne pas être noir. Je le voulais désespérément ».

Dès l’âge de 17 ans, il fera scandale avec son amitié pour le musicien Sipho Mchun. Voir un musicien blanc collaborer avec un musicien noir ne passe pas inaperçu dans une Afrique du sud rongée par le racsime. Mais Clegg n’en aura cure et trouvera toutes les astuces pour contourner les lois raciales.  Leur groupe Juluka, désormais composé de six musiciens, signe en 1979 l’album qui les rend célèbres : Universal Men. Ensuite, il verra son nom en haut de l’affiche accompagné de son groupe Savuka. Refusant tout embrigadement politique, Johnny Clegg ne cessera de défendre ses convictions politiques disant sobrement  qu’il défendait la fraternité. En 2017, il avouait son bonheur d’avoir réussi  « à rassembler des gens grâce à des chansons, surtout à un moment où cela semblait complètement impossible».

C’est cette voix libre qui manquera désormais à la musique mondiale.

L’accueil chaleureux en France

Johnny Clegg avait tôt été entendu et défendu par la France, un pays envers lequel il était toujours reconnaissant. Dans son disque Putain de camion, Renaud lui avait rendu hommage avec la chanson Jonathan.

Brel : le bonheur en 13 versions

S’attaquer à Brel, c’est tenter de gravir un Himalaya. Pour célébrer les quarante ans de la disparition du chanteur, un disque Brel : Ces gens-là offre des reprises dont la plupart n’ont rien de ridicules grâce à  des arrangements ciselés de Larry Klein.

Sur la pochette de l’album Brel : Ces gens-là(*) figure une belle brochette d’artistes (de Melody Gardot à Thomas Dutronc en passant par Oxmo Puccino) réunis pour une séance photo reprenant celle du disque d’origine du créateur du Plat pays.

« Je suis un familier de Brel depuis toujours« , écrit sur le livret  Larry Klein. Bassiste, producteur et arrangeur – on lui doit ses productions d’albums « crossover » de Joni Mitchell, Madeleine Peyroux ou  encore Melody Gardot. Melody Gardot que l’on retrouve en première ligne pour revisiter de belle façon La Chanson des vieux amants. Sobre et puissant. A quelques exceptions près – Slimane a, par exemple,  un peu de mal à mettre sa griffe sur Ne me quitte pas et Liv del Estal n’apporte par beaucoup de chose en plus à L’Ivrogne – ces reprises sont du plus bel effet.

Dès l’ouverture, Thomas Dutronc pose sa nonchalance stylée sur le célèbre Vesoul avec un double clin d’œil  : celui de la guitare manouche chère à Django qui remplace le soufflet de Marcel Azzola et celui fait à son père : « T’as voulu voir Dutronc et on a vu Dutronc »… Et quand Marianne Faithfull pose sa voix éraillée  sur Port of Amsterdam, c‘est pour nous donner une version brumeuse de cette chanson jaillie sur scène et que Brel n’enregistra jamais en studio, conscient que la force de son interprétation était toute contenue  dans ce cri du cœur sur les planches. Il y a du Tom Waits dans l’ombre du grand port qui plane alors sur cette interprétation magnifique de lady Marianne… Lire la suite « Brel : le bonheur en 13 versions »

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