Lavilliers en plein ciel

Lavilliers nous offre 5 minutes de Paradis (*) à sa manière. Poétique, toujours rebelle et dans un écrin musical soigné. Peut-être trop…

A presque 71 ans, Bernard Lavilliers s’offre un vingt-et-unième album comme cadeau d’anniversaire. Cinquante ans de carrière, un sacré bail ! Après avoir multiplié les expériences scéniques depuis quatre ans, date de son dernier album en solo, Baron Samedi, Lavilliers est de retour et pas forcément là où on l’attendait. Ni dans un registre habituel.

Naturellement ce digne successeur de Léo Ferré – auquel il ne manque jamais de rendre un hommage, voire d’envoyer des clins d’œil au gré de vers inspirés sinon empruntés- n’a pas rangé ses révoltes au rang des souvenirs, comme en témoignent Croisières méditerranéennes, évocation poétique du drame de l’exil forcé; Bon pour la casse, évocation de « l’exécution », par l’entremise du chômage, d’un ex-cadre dynamique ou encore 5 minutes au paradis, évocation nerveuse des anges de la mort des services secrets…

De même, le Stéphanois n’oublie jamais de servir ses modèles, les poètes, comme il le fait depuis cinq décennies, de Gaston Couté à Blaise Cendrars en passant par François Villon, Boris Vian. Après sa très belle adaptation de La Prose du transssibérien, de Cendrars dans Baron Rouge, Bernard Lavilliers a été bien inspiré en mettant, cette fois,  en musique La Gloire, poème de Pierre Seghers, disparu en 1987, un magnifique texte en réaction aux atrocités de la guerre d’Algérie et dont Lavilliers a instinctivement senti qu’il pouvait avoir d’autres résonances en ces temps de tuerie sur fond de guerre de religion. Dans Le Parisien Magazine, il dit tout de go : « Le poème parle des parachutistes en 1957 pendant la guerre d’Algérie, et je fais le parallèle avec les terroristes d’aujourd’hui. Pour moi, les tueurs, qu’ils soient sanctifiés par l’Etat, l’armée ou Daech, c’est pareil. A un moment donné, ce ne sont plus des êtres humains. »

Avec le temps, Lavilliers n’a rien perdu de son inspiration ni de sa plume. Mieux, il a gagné dans l’épure, le non-dit, la légèreté d’expression. Pour autant, ce nouvel opus laisse un peu sur sa faim. S’il est émouvant de voir cet amoureux de la boxe et des barbares en cuir noir laisser voir ses fêlures intimes, une tendance à une certaine dépression qui éclatait déjà dans le mythique Etat d’urgence en 1983, les errances parisiennes de Montparnasse- Buenos Aires« Je traîne mon vague à l’âme/ Sur les terrasses » – n’échappent pas à une certaine image d’Epinal. Tout comme Paris la grise, une espèce de chromo touristique sur la Capitale des artistes. Quant à Muse, dédiée à l’inspiration sauvage et à la crise devant la page blanche, elle ne surprend guère.

Si Benjamin Biolay a habillé ces titres d’un arrangement de boléro, si les gars de Feu ! Chatterton sont aussi du voyage avec leur rock pêchu, si un ancien de la bande des débuts – Pascal Arroyo- a repris du service pour signer la musique d’un titre et si un vieux complice, l’inventif Fred Pallem, sait toujours trouver des arrangements originaux, il manque à l’ensemble de ce disque une certaine nervosité et une vraie énergie.

A l’arrivée, trop de musique tue les musiques et, si la voix de Lavilliers sait caresser les mots avec un velouté inégalé, 5 minutes au paradis manque d’aspérités. On a du mal ici à avoir une chanson aussi émouvante que Sans fleurs ni couronnes qu’il dédia à sa mère disparue il y a quatre ans ou Vivre encore, une version moderne et plus subtile aussi de son ancien Bats-toi. Et même quand il évoque des villes qui souffrent, sont gangrénées par l’exclusion et le racisme comme dans Charleroi (un très beau clip), le tempo manque de souffle, la partition est trop sage. Comme si, avec le temps, Lavilliers avait perdu un peu de sa rage et trouvait dans l’art poétique un refuge pour échapper au monde tel qu’il est. Comme s’il se mettait volontairement en marge du monde, comme le fit Ferré à une époque…

Etrangement, on retrouve l’artiste impliqué dans le coffret de luxe de ce disque où figure en bonus un DVD avec  des extraits vidéo du concert donné cette année avec le percussionniste et vieux compagnon de route, Dominique Mahut. Sans trop d’artifices musicaux, la force de l’inspiration de Lavilliers est alors mise à nu. Les coups de blues aussi. Ce supplément d’âme fait un peu défaut à ce nouvel opus à l’image du duo L’Espoir, avec Jeanne Cherhal, pourtant très en voix,  une évocation poétique du retour du « soleil » dans une époque sombre et qui clôt ce disque.

Il ne reste plus qu’à attendre le cocktail sonore que va nous proposer Lavilliers pour sa longue tournée qui passera par l’Olympia à Paris, du 24 novembre au 3 décembre. On the road again !

(*) Disque Barclay


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