Lavilliers, de Haïti à Cendrars, itinéraire d’un homme debout

Baron-Samedi-Bernard-lavilliers-2561584122bernardlavilliersBaron Samedi, nouveau disque de Bernard Lavilliers, 67 piges dans les flancs, c’est un objet qu’il faut prendre le temps d’écouter et de déguster. D’une inspiration plus sombre, avec la mort qui rode, cet album dense est un très bon cru du chanteur qui voyage toujours. Mais e fait moins des tonnes dans l’écriture comme dans la musique.

Lavilliers, l’agnostique, aime les cérémonies du candomblé brésilien, celle du vaudou haïtien, le son des tambours, dont le mot revient sans cesse dans ses chansons, et les lueurs de la nuit. Pas étonnant alors qu’il ait choisi pour titre de son nouveau disque celui d’une figure du vaudou, ce patron des cimetières. Il dit : « Pour reposer en paix, il faut qu’il soit d’accord, sinon l’âme du défunt erre à l’infini. On dit qu’il protège la maison, il y a différentes interprétations. Comme toutes les figures vaudoues, le Baron samedi peut-être à la fois bon et samedi1méchant. » Un tel personnage complexe ne pouvait que séduire le chanteur éternel voyageur qui a débuté l’écriture de cet opus par un séjour à Haïti et les décombres du tremblement de terre de janvier 2010.

De la mort, il est question –mais avec hauteur- dans ces chansons où l’on sent que le sémillant sexagénaire sent que le temps joue, comme pour tout le monde, une partie qu’il ne gagnera pas. Cela lui a inspiré une des plus belles chansons de ce disque : Vivre encore. « Ce qu’il faut lâcher pour cette altitude/ Ce qu’il faut forcer pour la solitude/ Faut de la présence pour tenir la scène/ Prendre des distances pour tenir la tienne/ Et vivre encore. »

Le Baron samedi peint par Dimtri Fouquet

Bernard Lavilliers – Vivre Encore – Scorpion… par univers95

De la camarde, il est encore question dans Sans fleurs ni couronnes, chanson dédiée à sa mère, rebelle et amoureuse de poésie, qui a tiré sa révérence loin de la presse people en 2011. A l’origine composée pour l’usage personnel de son père et qui figure en définitive sur ce disque, cette chanson au doux tempo dit la tristesse avec une infinie pudeur.  « Rendez-lui tous ses livres, ses matins du soleil/ Rimbaud, le bateau-ivre, l’acier bleu/des prunelles/ On est au bout du monde, un souffle suspendu/ Une mère vagabonde, une mère qui n’est plus. » La chapelle entourée de supermarchés prend sous sa plume l’allure d’une cathédrale pour l’athée qui doute et y découvre pourtant une atmosphère propre aux souvenirs personnels.

thumbnail_bernard02S’il a souvent chanté l’ailleurs, les villes lointaines aux saveurs poivrées, Lavilliers n’oublie jamais que le dépaysement peut commencer tout près de sa porte. Résidant ponctuel de Hyères, à un jet de pierre des Maures, il a dédié à cette ville oubliée une étrange chanson sur le temps qui passe et les splendeurs d’antan avec Villa Noailles. L’occasion d’unir dans les mêmes vers des influences en gamme majeure : les surréalistes, Eric Satie dont les Gymnopédies l’inspirent autant que l’électro, la salsa et le rock. « Sur la ville plane un songe art-déco. Le jardin est calme –Buñuel et Costeau-/ Dali-Picasso ».

La nouvelle année est propice à bien des célébrations du centenaire de la guerre de 14, Lavilliers a choisi, lui, d’évoquer, et de belle manière, un artiste qui laissa dans le conflit son bras droit : Blaise Cendrars. Et ce, en mettant en musique avec un luxe d’arrangements, son Everest : La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France,  « Dédié aux musiciens », ce long poème en prose datant de 1913, est un texte fondateur de la poésie du siècle dernier où Cendrars parle de ce train qui permit de transporter des armes lors de la guerre russo-japonais de 1904-1905 mais aussi des prostituées et autres commerçants de tout genre.

Pour Cendrars, c’est aussi le moyen d’évoquer cette Jehanne de France, un « personnage inventée ou non qu’il présente comme son seul amour » selon les mots du chanteur. Au gré des pages, défilent aussi bien des villes qui surgissent selon les rêves du poète : « Le train avance et le soleil retarde/ Rien n’y fait, j’entends les cloches sonores/ Le gros bourdon de Notre-Dame/ La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthelemy/ Les carillons rouillées de Bruges-cendrars2la-Morte/ Les sonneries électriques de la bibliothèque de New-York… » Comme Cendrars, la vie est pour Lavilliers immense réservoir d’inspirations musicales. Et, dans un clin d’œil de Y a pas qu’à New-York, il joue sur les sonorités pour renvoyer à un autre poème célèbre de Cendrars et ses Pâques à New-York. Dans un élan mystique et païen, le poète y évoque les immigrants qui débarquent dans la ville du rêve et écrit : « C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance/ Seigneur, ayez pitiés des peuples en souffrance. »

Cendrars, un artiste (ci-contre) aux mille vies et au goût prononcé pour certaines inventions biographiques dans lequel Lavilliers se reconnaît, ayant un jour fait sien la réplique du romancier poète à certains de ses détracteurs le taxant d’un goût prononcé à enjoliver sa vie et ses actes : «Que vous importe de savoir si j’ai vraiment pris le Transsibérien puisque je vous l’ai fait prendre à tous! ».

EXTRAIT – Bernard Lavilliers: « J’ai envie de… par Europe1fr

Même s’il est du bon côté du manche, Lavilliers n’oublie jamais ceux qui doivent se battre pour survivre au risque de susciter quelques ironies médiatiques. Dans Tête chargée, il pose une fois encore une question éternelle aux artistes : « Que peut l’art contre la misère noire/ La musique contre la solitude/ Les artistes contre les habitudes/ Que peut l’art/ Que peut l’art…  »
A l’âge où certains aiment se poser en grand-père de la chanson, Lavilliers n’a pas rangé ses révoltes sur le rayon des souvenirs perdus.

Porté par des musiques moins évidentes que d’habitude, des rythmiques ciselées, des arpèges de guitare délicats, ce Lavilliers 2013 mérite une écoute attentive et répétée pour en dénicher les pépites. Si Lavilliers nous a toujours fait voyager dans ces titres, il s’agit plutôt  dans ce vingtième disque d’un périple intérieur, sensible et émouvant. On attend d’en mesurer les contours sur scène.

(*) Disque Barclay/ Universal

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