SALUT LEPREST

Quand quelqu’un meurt, il faut parfois laisser quelques jours avant de saluer son talent. Surtout qu’avec un personnage comme Allain Leprest, chanteur, auteur et compositeur fort en gueule et haut en couleurs -injustement boudé par les télévisions parce qu’inclassable sans doute et révolté sûrement, on avait affaire à un grand monsieur.

On le savait malade d’un vilain crabe et, malgré tout, il continuait de chanter et de composer pour lui et pour les autres. Après avoir célébré Jean Ferrat dans son village d’Antraigues lors d’un festival en juillet dernier, Allain Leprest a choisi de mettre un terme à sa vie le 15 août dernier dans ce même lieu. Comme un ultime salut à celui qui fut son ami et mentor et dont le même producteur, Gérard Meys, présida aux premiers enregistrements.

Il avait 57 ans. L’homme laisse derrière lui de très belles chansons, ciselées à la manière d’un Gainsbourg, dont il partageait le même goût pour les boissons fortes et le tabac, ou d’un Ferré que ce contestataire dans l’âme, anticlérical et révolté, n’était pas sans rappeler. Né à Lestre, dans le Cotentin le 3 juin 1954, ce fils de menuisier a cultivé son amour des mots à la façon d’un artisan solitaire depuis ses débuts en 1982. Des chansons dont souvent l’ami Romain Didier signait les musiques.

Allain Leprest lors de ses dernières apparitions scéniques

Deux personnalités aux antipodes et qui pourtant marièrent leurs dons créatifs dans les deux albums Mec (avec ce petit chef d’œuvre qu’était Mec) et Ton cul est rond. IL avait ensuite signé un bel opus chez Saravah avec Richard Galliano, Voce a mano, dont l’orchestration plus épurée correspondait mieux à son univers tranchant et à sa diction parfaite.

Travaillant aussi pour d’autres – Juliette Gréco, Enzo Enzo, Daniel Lavoie, Romain Didier, toujours lui, et d’autres, Allain Leprest est un artiste à découvrir sur scène où, transpirant à grosses gouttes, il se donnait corps et âme à son art. S’il était un artiste qui ne s’économisait pas, c’était bien Leprest qui aurait pu même faire oublier Brel, tant, sur les planches, il était possédé par son art. Comme le grand Jacques, Leprest ne jouait pas avec le paraître, il était. L’homme qui célébrait aussi bien Piaf que Blondin, dans des vers superbes, savait aussi parler le langage des enfants. Il l’avait prouvé avec Romain Didier en signant un spectacle musical pour enfants, donné à l’Olympia  avec Jean-Louis Trintignant en récitant : Patin Pantine.

Chez cet homme qui s’inscrivait dans la tradition d’un Jean-Roger Caussimon -histoire de faire le tour des parentés évidentes, il y avait un talent à l’état brut. Ses pairs l’ont d’ailleurs célébré dans deux albums hommage, Chez Leprest où des artistes aussi différents qu’Olivia Ruiz, Jacques Higelin ou Nilda Fernandez ont donné de la voix sur ses chansons. Grand prix de la poésie de la Sacem en 2010, Leprest, père de deux enfants qu’il avait eus avec Sally, d’origine mauritanienne, devait sortir un nouvel album à la fin 2011. Il a choisi de voguer vers d’autres rivages poétiques. Salut l’artiste : tu nous laisses quelques belles chansons pour continuer à rêver et à nous révolter contre les imbéciles de tout poil.

A écouter encore

A lire

Etes-vous là ? ( en duo avec Olivia Ruiz)

Allain]:
Vous êtes là ? Etes-vous là ?
Grand Guy, Jacquot, Riton, Paulin
Julien La Mouche et Petit Lu
Frangins que l’absence traverse
Dans quel verre faut-il que je verse
Le vent que vous ne boirez plus ?

Cons de génie, figues de poire
J’entre ici pour ne plus y boire
Et j’y suis la seule main qui tremble
Y a des jours au bar des fantômes
Crochus, pas crochus, les atomes
Continuent de mentir ensemble

[Olivia]:
Il est l’heure où les chats se couchent
Un accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

[Allain]:
Etes-vous là ? Vous êtes là ?
Dans vos guenilles de gala
Le smoking de vos trente-cinq heures
Pauvre bistrot, bel opéra
J’en reviens suspendre mes bras
A vos cous de merles moqueurs

Je reviens de vieille émigrance
Trinquer contre vos transparences
A l’auberge des feux follets
Au milieu des toux en écho
Des ombres écrasent leurs mégots
Dans les cacahuètes salées

[Olivia]:
Le loufiat avale une mouche
Et l’accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

[Allain]:
Etes-vous là ? Vous êtes là ?
L’électro-cardiogramme plat
Des flippers et vos derniers scores
Résonnent encore au chiffre pile
Où le temps a vidé vos piles
Où le sang a quitté vos corps

Etes-vous là ? Vous êtes là ?
……. et nettoie-là
Un petit matin de Vel d’Hiv
Chardonneau du métro « charogne »
Chevalier à la triste trogne
Et des amitiés maladives

[Olivia]:
La patronne a fait une touche
Et l’accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

[Allain]:
Vous êtes là ? Etes-vous là ?
Cocus d’horizon chocolat
Aux rires taillés à la gouge
Restez fontaines invisibles
Torses têtus comme des cibles
Césars des comptoirs, pommes rouges

Vous êtes là, je sais le son
De vos haleines et du glaçon
Qui se consume dans vos bocks
Et celui du pleur veule choix
Sur les carreaux de vos mouchoirs
Les injures qui s’entrechoquent

[Olivia]:
Le métro referme sa bouche
Et l’accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

[Allain]:
Vous êtes là ? Etes-vous là ?
Dans le juke-box en formica
Dans mon harmonica rouillé
Vous êtes là, beaux disparus
Archanges, arpentant la rue
Marie-Paul-Vaillant-Couturier

Etes-vous là ? vous êtes ici
Allez boire là-bas si j’y suis
Allons boire là-bas si on y est
Et si les orages ont noyé
Vos whiskies dans mon encrier
L’aube remettra sa tournée

[Olivia]:
Quel serveur envoie à la louche
De l’accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

Il est l’heure où les chats se couchent
Un accordéoniste aveugle
Ecoute le doigt sur la touche
Le big band avant le grand bug

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