Chantons sous l’Occupation

Ce n’est pas le premier bouquin sur la chanson durant la Seconde Guerre Mondiale. Bien documenté, écrit d’une plume alerte, Nuit et chansons (Ed. du Moment) propose un retour réussi sur une période historique plus que tourmentée. Où les artistes se comportèrent ni plus ni moins que les autres Français. Même si ce ne fut pas toujours glorieux.

Dans ces pages défilent aussi bien Maurice Chevalier, Arletty, Brassens, Trénet que Gréco, Gainsbourg, Renaud, Catherine Ringer ou encore Lavilliers. Certains ont vécu les années noires de 1939-1945 où les héros furent moins nombreux que les indifférents, surtout que les salauds. Libraire d’ouvrages anciens en Languedoc, Bernard Lonjon fait revivre une époque où l’on n’a jamais cessé de chanter, même quand le joug nazi faisait souffrir les Français au quotidien.

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En suivant les évènements de manière chronologique -des rêves de la ligne Siegfried, réputée imbattable- à Hiroshima et au séisme nucléaire- il nourrit les rappels historiques de bon nombre de couplets, certains encore présents dans nos mémoires comme « Lily Marlène », d’autres complètement oubliés. Même des « tubes » comme « Lily Marlène » ont une histoire. Si Goebbels en demanda l’interdiction en vain et  fit même composer une version plus martiale que les Einsatzgruppen, les unités exterminatrices nazis, diffusèrent pendant leurs exécutions. la chanson fut souvent parodiée. L’auteur cite notamment cette version : « Devant la caserne un jeune Allemand/ Qui montait la garde m’a dit en passant/ Cette fois-ci on est perdus/ On est foutus/ On a les Russes dans le cul »

Les anecdotes nous montrent à quel point l’époque fut troublée, propice à bien des délations. Ainsi, Charles Trenet qu’un plumitif fasciste, Jean Boissel, accusa dans un journal d’extrême droite de cacher sa possible judéité. Il ose écrire comme si c’était une tare : « Certains journaux jadis ont laisse entendre qu’il ferait sa rentrée au micro de Radio Paris. Ce qui serait un peu farce, M. Trenet s’appelant, sauf erreur, Netter (dont Trenet est l’anagramme) et étant, paraît-il, petit-fils de rabbin.« … Ce qui obligea l’auteur de La Mer à filer en zone libre pour rassembler toutes les pièces de son arbre généalogique et fournir à la Kommandantur un dossier qui remontait au 18ème siècle.Trenet était d’autant plus vilipendé que son soutien pour l’univers des zazous avait tout pour déplaire aux défenseurs d’un ordre moral. Et nous n’étions pas là dans des faits de Résistance, c’est dire…

Des mémoires blessées

Dans la dernière partie du livre, Bernard Lonjon évoque aussi -et ce n’est pas la partie la moins intéressante de son travail- les fêlures que provoquèrent chez certains futurs artistes l’attitude de leurs parents et grands parents. C’est Anne Sylvestre et sa sœur Marie Chaix, qui fut secrétaire de Barbara, qui ont mis des années à se remettre d’avoir eu un père tel qu’Albert Beugras. Cet ingénieur chimiste fut un des dirigeants du Parti populaire français avant de retourner sa veste en février 1945 et de travailler pour les Services spéciaux américains et français. Anne Sylvestre écrit notamment : « Il y a des souvenirs qui font mur, blocage, qui font douleur immédiate, et ceux-là, on les referme jusqu’à ce qu’on ait pu les désamorcer, les rendre moins blessants. »

On pourrait encore revenir sur le parcours d’un Maurice Chevalier qui, sans être du côté de la collaboration, faillit cher payer son soutien à l’univers de Pétain : on annonça même son exécution à la Libération. Ou évoquer le parcours de Pierre Dac, célèbre voix de la Résistance à Londres qui utilisa ses mots, et son humour, comme des armes jetées à la gueule des nazis et collaborateurs de tout poil. Il faut aussi relire les mots de Mélinée, la célèbre compagne de Manouchian, héros de la tristement célèbre Affiche rouge, qui eut le courage de s’indigner contre le traitement infligé aux femmes tondues à la Libération. Et du spectacle lamentable de ces mises en scène épuratrices qui choquèrent des résistants de la première heure.

On relit donc avec intérêt ce récit d’une époque où la chanson  fut aussi bien le porte parole de la propagande vichyste que de la lutte dans l’ombre. A une époque où de nouvelles fleurs noires repoussent sur le fumier des idées, il est capital de ne pas oublier certains histoires. Et ceux qui eurent le courage de chanter contre les loups…

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